Avant-propos
Le 18 août
Cette Lettre s’ouvre sur une date, celle de la naissance de Frédéric Jacques Temple, cette « nuit d’orage » dont il parle tout au long de son œuvre. Avec la simplicité joyeuse d’un anniversaire fêté avec ceux que l’on aime, cette Lettre est une façon d’entrer dans une œuvre non par le monument ou par la critique, mais par une voix encore vivante, capable de nous accompagner dans le présent.
L’œuvre de Temple résiste aux catégories ordonnées. Elle avance par éclats, par rencontres, par chemins de traverse. On y croise des voyages, des bêtes, des paysages, des amitiés, des correspondances, des guerres, des peintres, des musiciens, des ports, des arbres, des voix. Tout y semble relié par une même attention au monde sensible.
Cette Lettre voudrait lui ressembler un peu. Elle souhaite créer des résonances, offrir un lieu où lecteurs, chercheurs, artistes, amis anciens ou nouveaux pourraient se promener librement, dans un esprit de curiosité naturaliste, et y recueillir çà et là un mot, un souvenir, une image, une évocation capable tantôt d’émouvoir, d’apprendre, de collectionner, d’approfondir son regard.
À une époque où tant de choses disparaissent sous nos yeux – les paysages, les silences, certaines formes d’attention, parfois même notre capacité à sentir pleinement le réel – la poésie de Frédéric Jacques Temple nous dit à quel point écrire peut être une façon de défendre le vivant, à quel point le langage est enraciné dans le corps et, comme par prolongement de tout ce qui vit, dans la chair du monde.
Cette première Lettre est faite d’archives, de poèmes, de traces et d’actualités. Elle est volontairement libre dans sa forme, à l’image d’une œuvre éparse dont la cohérence tient moins du système que d’un réseau souterrain : entrelacs de racines, de terre et de mycélium où les êtres, les souvenirs et les voix continuent de communiquer secrètement.
Nous espérons qu’elle deviendra peu à peu un espace de conversation et d’amitié. Une manière de continuer à faire entendre cette voix fraternelle, terrestre et voyageuse.
Certaines œuvres nous aident à vivre, plus attentivement.
Camille Charvet
présidente de l’association Présence de Frédéric Jacques Temple
Invitation au divagabondage
Pour inviter le lecteur au voyage, Frédéric Jacques Temple lui a offert un mot-valise : divagabondage. Merveilleuse alchimie verbale où les divagations de Mallarmé s’allient aux vagabondages de Rimbaud pour trinquer à la Dive bouteille de Rabelais ! Admirateur de Baudelaire, Whitman ou Cendrars, grand arpenteur des deux mondes, le poète a percé l’étonnant secret des voyageurs qu’il retrouvait aux rencontres de Saint-Malo : ils savent faire voyage de tout. Qu’il soit pèlerin, bourlingueur ou chevalier errant, le divagabond lève les frontières qui séparent l’espace du dehors et l’espace du dedans. Retrancher le livre du vivre, il s’y refuse. Le premier visage de Temple a été celui du collectionneur. Dès l’enfance, il s’est lancé à la chasse aux plantes et aux insectes, comme à celle des timbres et des albums. S’il collectionne, c’est pour relier. Jeteur de passerelles, il débusque les affinités électives dans un monde tissé d’analogies, filles de l’amitié. Son art de la reliance multiplie les vases communicants. Au fil de son œuvre (poèmes, reportages, récits, émissions), il se présente en « arbre-voyageur », poussé par la curiosité du monde (États-Unis, Québec, Brésil), fasciné par le génie du lieu (l’île de Groix, Venise, Santa Fe, Saint-Pétersbourg), mais toujours fidèle au Sud, sa terre natale, qui l’accompagne jusqu’en Amérique
Des parrainages que revendique Divagabondages (2018), le legs de Rimbaud est le plus manifeste. De l’homme aux semelles de vent, Frédéric Jacques Temple a reçu l’appel du large et l’ivresse des départs, mais sans esprit de rupture. De Foghorn (1975) à La Chasse infinie (1995) et Par le sextant du soleil (2020), il n’est pas de ceux qui brûlent leurs vaisseaux. Dans le miroir d’Ulysse, il songe à retrouver son Ithaque, Montpellier, et sa Pénélope. Moins affichée, l’allégeance à Mallarmé tient à l’extrême précision d’un lexique qui fonde, avec la musique, la « poésie des mots ». Le mot rare est pour lui le mot juste : « Qu’est un papillon ? Rien, s’il n’est nommé vanesse, machaon, flambé, zygène, bombyx, phalène ou uranie. » Il en va de même des arbres ou des poissons, compagnons familiers de celui qui a pris pour totem l’immémoriale limule, venue d’outre-temps. Ardent collectionneur de rencontres, il prend part à tout ce qui l’entoure. À l’instar de son ami Serge Michenaud, « les sens en éveil, il note l’oiseau qu’il surprend, le parfum qu’il capte, le mystère qu’il devine, le froissement qu’il perçoit d’une folle avoine. » De la farine du monde, le divin vagabond a fait son « bon pain ».
Claude Leroy
Grand spécialiste de Blaise Cendrars, dont il a édité les Œuvres complètes en 15 volumes chez Denoël et quatre volumes d’œuvres en Pléiade, Claude Leroy, aujourd’hui professeur émérite de l’Université Paris-Nanterre, est aussi le grand pionnier des études universitaires sur l’œuvre de Temple. Depuis la rencontre organisée en présence du poète en 1999, bien d’autres ont suivi, dont le mémorable colloque international de Cerisy-la-Salle en 2015, qu’il a piloté avec Marie-Paule Berranger et Pierre-Marie Héron. On lui doit la désormais indispensable édition annotée de La Chasse infinie et autres poèmes en « Poésie / Gallimard » en 2020.
Nul ne viendra… égal en voix, gestes, sourires
L’image

Poèmes choisis / Poèmes traduits
« La poésie n’a cessé de m’accompagner de ses phares, balises ou feux brefs… »
par Jean-Claude Forêt et Juliette Utard
Clés pour un poème : « Senso mai dire »
Nous ne pouvons en dire plus,
c’est en nous désormais
que se chante le thrène
des lointaines vendanges.
Nous ne pouvons entendre
les cris des mariniers,
le fleuve Rose s’est flétri,
son parfum est celui de la mort
depuis que la cause est perdue.
Mais en secret palpite encore
la veilleuse de la mémoire.
Certains poèmes nous enchantent sans que nous en comprenions la lettre, le mot à mot. Ils peuvent avoir une clé que nous ne possédons pas, ou pas de clé du tout, mais ils continuent pourtant à nous fasciner, par leur mélodie, leur rythme, leurs images. Comme « El Desdichado » de Nerval : « Je suis le ténébreux, ― le veuf, ― l’inconsolé… »
Je crois que le poème de F.J. Temple intitulé « Senso mai dire », qui figure dans le recueil Dans l’erre des vents, est de ceux-là. Le poète m’a fait l’amitié de me le dédier, instaurant entre nous une connivence malicieuse. Il savait que j’aurais de grandes chances d’en comprendre les allusions, après avoir identifié la clé dans le titre-même. Aussi n’a-t-il rien fait pour dissiper les obscurités qu’il s’est plu à introduire comme autant de clins d’œil, de signes de reconnaissance. Ce sont ces allusions que je voudrais éclaircir, afin de partager ce bref et beau poème avec ses lecteurs potentiels.
La clé de ce poème est une œuvre en provençal, Lou Pouèmo dóu Rose (Le Poème du Rhône) de Frédéric Mistral (1830-1914), long poème narratif en douze chants parus en 1897 chez Lemerre, avec une traduction de l’auteur. Lou Pouèmo dóu Rose est l’épopée du fleuve et de la batellerie traditionnelle. Entièrement écrit en décasyllabes non rimés à finale féminine, il imite par sa forme l’écoulement des eaux et raconte une « descise » : la descente du Rhône, de Lyon à Beaucaire, par un convoi de barques mené par Patron Apian. À l’équipe de mariniers se joignent bientôt un jeune homme énigmatique, le Prince d’Orange, incarnation du Drac, le génie du fleuve, et une jeune sauvageonne chercheuse d’or, l’Anglore. Les péripéties de leur voyage sont l’occasion de célébrer la noblesse du Rhône et du métier de marinier. Le fleuve devient la métonymie du pays qu’il traverse et de la langue que parle ce pays, et la batellerie s’impose comme la métaphore de la Cause, à savoir la défense de cette langue. Une fois arrivés à la foire de Beaucaire, terme de leur descise, les mariniers, entreprennent la remounto (la remonte) avec des chevaux de halage, mais arrivés à Pont-Saint-Esprit, ils entrent en collision avec l’un des premiers bateaux à vapeur qui sillonnaient alors le Rhône (nous sommes en 1830, année de la naissance de Mistral). Le vapeur (au nom évocateur de Croucoudile) détruit la flottille de bois. L’Anglore et le Prince d’Orange disparaissent dans les flots.
Au chant X, à la foire de Beaucaire, le Prince d’Orange porte un brinde aux mariniers rassemblés au cabaret de la Vignasse. C’est le vers souvent cité : « Aussas li got à la causo vincudo ! » (Haussez les verres à la cause vaincue !) (laisse 90), dont se fait l’écho le vers 9 de notre poème. Deux vers plus haut, Temple joue évidemment sur le nom occitan du Rhône, paronyme de la fleur : le Rose et la roso, en graphie mistralienne. Le fleuve est une rose flétrie dont la couleur évoque le crépuscule, et l’odeur de vase le parfum de la mort.
Quant au titre provençal, il provient des trois derniers mots du poème, à la toute fin de la 114e et dernière laisse. Après la catastrophe finale, les mariniers prennent la place des chevaux de halage disparus dans les eaux du fleuve et tirent eux-mêmes les barques sauvées du naufrage. Le poème s’achève sur ces vers :
S’estènt envertouiat li tourtouiero
e li restant d’arnés que ié soubravon,
d’à pèd sus lou dougan touto la chourmo
remountè vers Condriéu, sènso mai dire.
Ayant enroulé sur leur corps les câbles
et les restants d’agrès qu’ils avaient recueillis,
à pied toute la troupe, en suivant le rivage,
remonta vers Condrieu, sans autre plainte.
(Toutes les traductions sont de Mistral.)
Sènso mai dire : littéralement « sans en dire plus », que Mistral traduit très librement par « sans autre plainte ». Le poème se clôt sur le silence et le mutisme d’hommes devenus bêtes de somme.
Frédéric Mistral a été pour Temple, qui portait le même prénom, un des auteurs les plus marquants. Il ne fait pas partie de ses lectures d’enfance, comme Jules Verne ou Fenimore Cooper. Sa lecture est probablement la conséquence de sa prise de conscience occitane des années 60, qui devait aboutir à l’écriture d’Un cimetière indien, paru en 1981. Cette même année, sort le numéro 32/33 de la revue Vagabondages consacré aux « Poètes de langue d’oc ». Marcel Jullian, directeur de la revue, en avait confié la composition à F.J. Temple, « parce que vous êtes un écrivain occitan de langue française ». Dans cette anthologie figurent 45 poètes occitans, morts ou vivants, des XIXe et XXe siècles, auxquels s’ajoute en bonne place « le poète du mois », Frédéric Mistral. Temple présente quatre larges extraits du poète maillanais, dont un passage du chant I du Pouèmo dóu Rose, évocation nostalgique d’une Arcadie rhodanienne, où la vallée du Rhône formait un seul village, avec le fleuve pour rue principale.
O tèms di vièi, d’antico bounoumio,
Que lis ostau avien ges de sarraio […]
O tèms di vièi, tèms gai, tèms de simplesso,
Qu’èro lou Rose un revoulun de vido […]
Ô temps des vieux, d’antique bonhomie,
Où les maisons n’avaient point de serrure […]
Ô temps des vieux, temps gai, temps de simplesse,
où sur le Rhône tourbillonnait la vie,
où nous venions, enfants, voir sur l’eau longue,
voir passer fiers, les mains au gouvernail,
les Condrillots ! Le Rhône, grâce à eux,
fut une ruche énorme, pleine de bruit et d’œuvre.
Tout cela aujourd’hui est mort, muet et vaste,
et de ce mouvement, hélas ! tout ce qui reste,
c’est la trace rongée, c’est le sillon
que le câble a creusé contre les pierres […]
Citation de citation, qui permet de comprendre de quoi procède la mélancolie du poème templien.
La mau-parado (la catastrophe finale) du poème mistralien signifie la fin de la batellerie traditionnelle et d’un mode de vie « convivial », comme on dirait aujourd’hui, marquant l’avènement de l’ère industrielle. Elle représente aussi la défaite de la Cause : dans ce poème fin de siècle et crépusculaire, Mistral pressent la fin de sa langue et de son monde. Mallarmé, qui enseigna quelque temps à Tournon, entretint une correspondance avec Mistral et mourut un an après la publication du Pouèmo, eut le temps d’exprimer son admiration pour cet étrange et superbe objet poétique, frappé du sceau du Néant.
On comprend que Temple ait partagé ce sentiment, lui qui porte le deuil de Haute Plage détruite par la Grande Motte, lui dont tout un versant poétique s’inspire de la perte et dont maints poèmes retentissent comme des chants funèbres, des thrènes. L’une des fonctions de la poésie est d’entretenir au moins la mémoire de ces choses, comme une veilleuse qui palpite dans l’ombre…
Ce bref poème de onze vers, « Senso mai dire », en contient un autre de plusieurs milliers, tout un poème épique long comme un roman. Le lire, c’est récapituler confusément le poème de Mistral, se replonger dans l’univers disparu qu’il décrit, d’où son extrême densité. Le poète, en n’explicitant pas l’allusion, partage un mystère avec le lecteur initié, mystère qui le rend d’autant plus précieux à son heureux dédicataire, conscient du privilège.
Jean-Claude Forêt
Romancier, poète et dramaturge en occitan, président des éditions Jorn. Il a enseigné
la langue et la littérature occitanes à l’Université de Montpellier Paul-Valéry.
Frédéric Jacques Temple, 2017, Dans l’erre des vents, Paris, Éditions Bruno Doucey.
Vagabondages, n°32-33, septembre-octobre 1981, « Poètes de langue d’oc ».
Frédéric Mistral, Lou Pouèmo dóu Rose, Paris, Lemerre, 1897. Nombreuses rééditions, entre autres : Paris, Éditions Aralia, 1997 ; Montfaucon (30), Éditions À l’asard Bautezar !, 2015.
Nul ne viendra… égal en voix, gestes, sourires
Le son
« Je deviens beau » dit par l’auteur (émission Poésie sur Parole, France Culture, 10 février 1996)
Cartes postales
Souvenirs, portraits, messages
De France : Guilhem Temple
En 2011, le 18 août, Frédéric Jacques Temple a 90 ans. Il y a ferrade l’après-midi et grande soirée en Petite Camargue pour fêter son anniversaire. Toute la famille est là et de très nombreux amis, selon une tradition qui dure depuis quarante ans. À cette occasion, son petit-fils Guilhem Temple lui a adressé ce message.
À mon Grand-Père
J’ai pensé à bien des façons de commencer cette petite dédicace et à la forme que j’allais lui donner. De l’éloge lyrique (« Ah ! Oh ! Que voici un vénérable vieillard ! ») au réquisitoire (« Jacques Temple vous êtes un Punk ! »), mes essais ne m’ont guère semblé appropriés. D’autres se chargeront mieux que moi de porter aux nues comme il se doit l’Artiste et l’Aventurier, avec plus d’élégance et moins de points d’exclamation. Aussi, plutôt qu’au poète, au voyageur, à toutes ces facettes de Frédéric Jacques Temple, je pense à mon grand-père.
Remember.
Rappelle-toi, il pleuvait sur Brest ce jour-là, et nous n’en avions cure, car nous étions à Montpellier. Une chaleur sèche nous écrasait et le cinéma du Corum projetait Le Parrain. Tu m’avais parlé de ton admiration pour Victor Hugo et je t’avais demandé, avec l’esprit pénétrant et l’à-propos de l’adolescence, si c’était pour cela que tu portais la barbe. Un détail, une brève après-midi dans une vie de quatre-vingt-dix étés, mais pour moi marquante.
Je t’associe depuis à cette après-midi. La chaleur d’abord, ce qui n’est que justice pour un personnage aussi solaire, et les exégètes de ton œuvre ne me démentiront pas. Le Parrain, étrangement, puisqu’en vain on chercherait le mafieux qui se cache en toi, mais je ne peux m’empêcher de voir ton côté roublard et imposant dans le personnage de Brando. Victor Hugo et la barbe enfin, symbolisant dans l’esprit de l’enfant que j’étais, pour l’un la culture et ce goût pour la lecture qui me fut transmis, pour l’autre ton statut de grand-père à la blanche barbe.
Je te retrouve dans bien des choses, par le biais d’associations un peu absurdes (mais n’est-ce pas le propre des associations ?), dans les mirages d’une lande séchée au soleil depuis des temps immémoriaux, dans la cuisine du sud, dans l’œil d’un mustang, dans Olé de John Coltrane, dans le vin et les festins rustiques, dans la forme de poulpe que prend Maldoror, dans les chants qui portent son nom, pour affronter Dieu, et je ne sais pas trop où je vais m’arrêter, surtout que si je veux je fais des phrases plus longues… donc STOP…
Force tranquille, jouisseur expérimenté, à la vivacité d’esprit qui dément son âge, tel est, je le crois, mon grand-père et je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. Je te prierai cependant de ne pas provoquer le taureau en duel lors de la ferrade, la pauvre bête ne serait plus en état de me faire courir devant elle et courir devant un fauve aveuglé par tant de splendeur, eh bien, ce n’est plus du sport.
Continue de kiffer la vibe Grand-Père, on se tcheck au barbecue !
D’Algérie : Naget Khadda
Universitaire algérienne, spécialiste du roman algérien de langue française, Naget Khadda a vécu l’exil à Montpellier pendant une décennie. Née sur fond de troubles politiques, greffée sur des souvenirs d’un passé franco-algérien tourmenté, l’amitié dont elle témoigne ici s’est « adossée », écrit-elle, au souvenir d’Edmond Charlot, le libraire des Vraies Richesses à Alger, à qui Temple a consacré des entretiens chez Domens en 2007 et elle un essai en 2015, chez le même éditeur.
J’ai vécu onze ans à Montpellier, à un moment de mon existence et de celle de l’Algérie où le pronostic vital, au sens propre, était pour tous les deux incertain. Une décennie au cours de laquelle j’ai mené, à ma manière, La Chasse infinie, ma chasse infinie, dans un état d’esprit que ces quelques vers de FJT expriment si bien :
Laissez-moi vous dire
qu’ils ont annulé l’oiseau
laissez-moi
Ô laissez-moi vous dire
qu’ils ont souillé le sable
non, laissez-moi le silence
laissez-moi dormir
Ô laissez-moi !
Ces vers de La Chasse infinie, je ne les ai lus qu’en 2004, au moment de la réédition du recueil, une fois retournée à Alger, alors que la bourrasque qui m’avait poussée à chercher refuge à Montpellier s’était calmée, laissant un goût de cendre. N’est-ce pas la force des poètes de nous parler de nous-mêmes par-delà la distance du temps et de l’espace ? En tout cas, leur parole nous aide à nous tenir debout et fait intrinsèquement partie de leur personne et des liens qui nous rattachent à eux. Une raison suffisante, me semble-t-il, pour faire place aux témoignages dans les travaux des colloques.
Ma rencontre avec le couple FJT et Brigitte Portal s’est réalisée dans un climat de grande sollicitude et une connivence s’est vite installée entre nous grâce à l’évocation d’un nom qui charriait, pour Jacques comme pour moi, tout un cortège d’autres noms, tout un flot de souvenirs liés à Alger : le nom d’Edmond Charlot – un des êtres les plus charismatiques que j’aie rencontrés malgré son apparence des plus banales et dont Alger a gardé la mémoire par-delà les profonds bouleversements survenus.
Ma relation avec Jacques a donc, d’emblée, pris place dans ce chassé-croisé entre France et Algérie, entre guerre et paix, à la confluence d’autres histoires qui ont contribué à tisser le réseau ténu des appartenances et des partages, des identités et des différences, des communions et des malentendus qui spécifient – sans doute à jamais – la texture émotionnelle si particulière des rapports entre France et Algérie. Notre histoire, à nous, quant à elle, en s’adossant à l’évocation de Charlot (tout le monde l’appelait ainsi), s’est d’entrée de jeu installée sous le signe de l’amour des lettres et des arts et s’est faufilée dans une autre histoire plus longue, commencée à Alger, dans la librairie des Vraies Richesses, bien avant que nous nous retrouvions côte-à-côte à la table chaleureuse de Jacques et Marianne Proust, en 1996. Histoire qui allait se poursuivre, plusieurs années plus tard à Tlemcen pour la création d’un prix littéraire : le prix Mohammed Dib, un des auteurs que Charlot regrettait de n’avoir pas publié. FJT avait généreusement accepté, à un moment où l’Algérie n’était pas une destination pour des séjours de plaisance, de faire partie du jury d’attribution de ce prix. Cette expédition à Tlemcen, dans des conditions rocambolesques, qui a laissé à tous les participants un souvenir inaltérable, revêt à mes yeux – et je pense que Jacques peut partager ce point de vue – un sens très fort en ce qu’elle renouait, toutes proportions gardées, avec l’esprit aventureux des Vraies Richesses. En effet, cette opération de prix littéraire, lancée dans un pays dévasté, par un groupuscule d’amateurs de littérature, pour encourager de jeunes talents écrivant en langue française et placée sous l’égide de l’écrivain du panthéon algérien le plus imprégné de francité, n’est pas sans ressemblances avec ce rêve méditerranéen d’échanges caressé par Camus et « la bande à Charlot ». L’expédition fut à la hauteur, je crois, de l’esprit de fraternité et d’amour des livres qui régnait dans la petite librairie de la rue Charras (aujourd’hui rue Hamani) quand FJT y fut accueilli pendant la Seconde Guerre mondiale.
Nul ne viendra… égal en voix, gestes, sourires
Le texte
Temple et le vivant : « Je suis resté naturaliste », Les Cahiers de l’Office, n°2, 1983, dessins de Karmit Guiness et Claude Joubert ; titre de la rédaction © Succession Temple.
Promenade dans le Fonds Temple
par Didier Travier, Conservateur des fonds patrimoniaux de la médiathèque de Montpellier
En me promenant l’autre jour dans Montpellier, ville que, nouvellement arrivé, je connais encore mal, je découvris, au début de l’avenue de Castelnau, la villa « Les Rosiers ». Coincée contre une barre d’immeuble, sa situation illustre la conquête, saisissante dans tout ce quartier, de la ville sur les faubourgs de plaisance du XIXe siècle. J’apprendrai plus tard qu’elle fut, comme le clos Saint-Antonin situé de l’autre côté de la rue, le lieu d’atrocités commises pendant la guerre ; pour l’heure, mon attention fut captée par l’inscription apposée lors d’un colloque organisé en 1992 par l’Université Paul-Valéry : « Ici vécut de 1951 à 1957 l’écrivain anglais Richard Aldington (1892-1962) ». Prétextant le lien de Frédéric Jacques Temple avec l’auteur de Death of a Hero, je décidais d’en faire le sujet de cette chronique qui n’a pas d’autre ambition que de divaguer dans le fonds Temple.

Frédéric Jacques Temple a raconté sa rencontre avec Aldington dans sa contribution à l’ouvrage qu’il a codirigé avec Alister Kershaw, Richard Aldington, An Intimate Portrait (Carbondale and Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1965). Passionné par D. H. Lawrence, dont Aldington venait d’écrire la biographie (1950) et dont il avait été l’ami, Temple a fréquenté « almost daily », dit-il, la villa Les Rosiers et Aldington lui a accordé le rare privilège, de la part d’un homme si peu médiatique, d’une série d’interviews à la radio. Une photo datée de 1955 (FJTD04-0006) témoigne des moments passés aux Rosiers.

Moments qu’il ne fallait pas excessivement prolonger, si l’on en croit une lettre du 12 mai 1954, la première conservée d’une correspondance qui en compte 86 : « Je suis vieux, je suis vite fatigué, j’ai à me reposer pour conserver mes forces. Venez me voir, si cela vous plaît, mais tâchez de prévenir d’avance, et ne dépassez pas une heure. Après un entretien intellectuel, je suis forcé maintenant de me coucher. La vieillesse est une bêtise » (FJTC00-0565). Aldington ajoute : « J’ai gagné ma bataille T. E. Lawrence. C’est très compliqué. »
C’est en effet le moment où Aldington publie sa biographie iconoclaste de Lawrence d’Arabie. Cet ouvrage est le premier à déconstruire le mythe, ce qui vaudra à son auteur d’être ostracisé outre-Manche. Catherine, la fille d’Aldington, ne manquera d’ailleurs pas de rappeler cette antériorité à Jérôme Garcin en réponse à une recension de la biographie de Vincent-Mansour Monteil publiée dans L’Événement du jeudi du 30 avril 1987 et intitulée : « Miso, maso, mytho, homo, c’est Lawrence d’Arabie ! » (FJTI04-0012). Mais nous ne sommes encore qu’en 1954 et l’ouvrage promis au scandale paraît d’abord en français, chez Amiot-Dumont, sous le titre sans équivoque Lawrence l’imposteur, là où l’original anglais se contente d’un neutre T. E. Lawrence, the Legend and the Man. Avec son humour so british, Aldington en dédicace un exemplaire à Temple : « ce livre avec les 250 bévues des traducteurs » (FJTB04-0010).
Le Midi libre du 20 janvier 1955 consacre un grand article à l’événement, intitulé « Dans son modeste appartement de la villa “Les Rosiersˮ, le grand écrivain Richard Aldington a écrit son Lawrence l’imposteur, avec lequel il va froisser ses compatriotes en détruisant le mythe du héros de l’Arabie » (FJTI04-0022). Le journaliste y campe l’écrivain, « costume marron… veste en velours… cravate bleu-roi… mocassins », dans ce qui n’est plus une villa bourgeoise mais une simple pension de famille 1 : « Sa propre chambre a été transformée en cabinet de travail où les livres s’amoncellent sur l’étroite table, sur une commode, dans des casiers, par terre, sur la cheminée où ils voisinent avec de nombreuses cartes enluminées souhaitant à l’écrivain “a merry Christmas and a happy new yearˮ. C’est à peine si le lit et le lavabo sont exempts de livres. »
Début de l’émission avec Richard Aldington : sa réaction à la polémique suscitée par son livre-vérité sur Lawrence d’Arabie. La déclaration est reprise sur la Chaîne nationale dans une émission de Pierre Sipriot © D.R / Fonds Frédéric Jacques Temple, Médiathèque Émile Zola (Montpellier).

Frédéric Jacques Temple donne une présentation très neutre du livre dans un journal local (FJTI04-0021), mais il cherche à placer un papier plus substantiel dont le fonds conserve deux versions tapuscrites avec quelques corrections manuscrites (FJTA04-0042). Il s’intitule : « L’affaire Lawrence. “T. E. détestait la France, à cause des femmesˮ, déclare l’écrivain anglais Richard Aldington ». Il s’agit en fait d’une interview d’Aldington, dont le dossier contient également l’original anglais. L’article est proposé à France-Soir, mais Roger Giron, conseiller de la rédaction, le refuse dans une lettre du 18 janvier 1955 (FJTC04-0103) au motif qu’il a lui-même publié une recension de l’ouvrage le 7 janvier (FJTI04-0003). Il propose alors à Temple d’« utiliser l’interview » dans une autre publication du groupe. C’est ce qui est fait dans France-Dimanche sous un titre légèrement modifié mais nettement plus racoleur : « Lawrence détestait la France parce qu’il aimait Dahoum », Dahoum étant le jeune arabe qui l’accompagnait lors d’une expédition au Liban (FJTI04-0024). L’interview est tronquée et accompagnée de commentaires qui ne figurent pas dans la version de Temple. Aldington s’indigne du procédé, qu’il voit comme une publicité déguisée pour l’ouvrage de Jean Béraud-Villars, Le Colonel Lawrence ou la Recherche de l’absolu (Albin Michel, 1955) : « The garbling of your interview is schocking, but it was done to prepare the way for the book by Béraud-Villars » (lettre du 27 février 1955, FJTC00-0577). Il n’en remercie pas moins Temple pour son soutien : « All thanks for your help in this strange affair, cette ténébreuse affaire. » Avec une ironie cinglante, il lui écrivait, deux jours plus tôt : « I saw your piece in France Dimanche, so beautifully escorted by a friend of M. Béraud-Villars (if that is the name) who thinks that Lawrence is the Hamlet of the 20th century. Well… Would you write France Dimanche from me and point out 1) that Hamlet was not a pederast nor a liar nor a bastard nor a second-rate writer ; 2) that Hamlet WAS Prince of Denmark and Lawrence was NOT Prince of Mecca ; 3) that you can fool all the people some of the time and some of the people all of the time but you can’t fool all the people all the time » (lettre du 25 février 1955, FJTC00-0576). Le ton est donné !
Laissons là la fureur de la polémique et revenons à la villa Les Rosiers. Dans son témoignage sur Aldington Frédéric Jacques Temple glisse, sans crier gare, cette incise personnelle : « I even found that, in the Villa les Rosiers on the outskirts of Montpellier, he occupied the very room in which I was born. » Je sursaute ! Frédéric Jacques Temple serait-il né aux Rosiers ? L’histoire paraît trop belle pour être vraie ! J’interroge aussitôt Brigitte Portal, qui me dévoile le pot-aux-roses : « En effet Frédéric Jacques Temple nous a toujours dit (à nous, à ses enfants, à ses amis et certainement à Richard Aldington) qu’il était né à la Villa des Rosiers, il l’a écrit, nous y avons fait des pèlerinages. Lors d’une intervention de Pierre-Marie Héron au colloque de Cerisy, nous avons appris qu’il n’en était rien. Nous sommes tous tombés des nues ! Ça l’a fait rire. Aucun sentiment de culpabilité ! » Est jointe au message une page de La Maison des premiers émois (Méridianes, 2019) dans laquelle Temple s’amuse de la supercherie : « J’avais entendu dire qu’à ma naissance, ma mère avait pris un mois de repos dans une villa des parages encore campagnards de Montpellier et je me suis longtemps laissé aller à imaginer, puis à prétendre, voire même à écrire que là était ma maison natale. Lors d’un récent colloque, un universitaire soucieux de vérité biographique a impitoyablement mis fin à cette fable. Je compte bien sur l’université, qui me connaît beaucoup mieux que moi-même, pour trouver un sens à cette tentative de fiction que pour ma part, je ne m’explique pas. » La maison où aurait pu naître Temple méritait en tout cas qu’on s’y arrête un instant.

1 ↑ Stéphane Sébert-Montels a retracé l’histoire de cette maison dans son blog : « Pierre-Rouge 46 : De la propriété Alicot à la pension Les Rosiers ‒ Le footballeur Hervé Mirouze et l’écrivain Richard Aldington », 10 décembre 2021 (consulté le 9 mai 2026). En ligne ici.
Actualités
par Brigitte Portal-Temple
Philippe et Bernadette Coquelet m’avaient offert leurs services pour rendre le bureau de FJT (il voulait qu’on l’appelle son atelier) accessible, habitable et visitable. Le résultat est étonnant. Ils ont dompté le chaos en trois jours de travail intense le week-end du premier mai. Il est désormais beaucoup plus facile d’y trouver ce que l’on y cherche et même ce que l’on n’y cherche pas. Et l’esprit du lieu ne s’est pas envolé pour autant.
J’ai pu inviter Didier Travier à y passer une journée avec moi le 18 juin afin de décider quels étaient encore les documents susceptibles de rejoindre le fonds FJT à la médiathèque centrale Émile Zola. Je n’avais pas eu d’interlocuteur depuis le départ en retraite de Gilles Gudin de Vallerin.
Le Jardin des Plantes de Montpellier, un jardin littéraire est paru aux éditions L’Aucèu libre, en février 2026. Le grand poème « Après-midi au Jardin des plantes » y est reproduit ainsi que de plus courtes citations de FJT. Les photographies sont de notre voisin sommiérois Max Sagon.
L’ouvrage de Pierre Charvet, Le Code Bach, paru en février 2026 chez Le mot et le reste, ouvre sur une citation de FJT (« Ô Musique, délivrée du temps… ») et débute par l’évocation d’un spectacle de Jacques Bioulès (en 1976) sur Dix Poèmes sur l’Art de la Fugue de FJT.
La revue de poésie Les Carnets d’Eucharis a commandé à Emmanuel Fillot un portrait de FJT pour son volume papier à paraître en 2027.
L’actualité de FJT est surtout faite actuellement de projets, mais de projets convaincants :
- Un projet d’édition des aquarelles (ou gouaches) d’anniversaire accompagnées de vers de mirliton, offertes par Vincent Bioulès à FJT chaque 18 août durant 36 ans. Elles pourraient être associées à des poèmes choisis de FJT. Pierre Charvet a sollicité avec succès Pierre Manuel, des éditions Méridianes. Il l’a rencontré le 30 mai dernier à Montpellier pour une première réunion de travail.
- Un livre d’artiste de David Huguenin avec lequel FJT avait publié La couleur de l’air (en 2017), poèmes inspirés par les œuvres du photographe. David voudrait inverser le dispositif en créant des images à partir des poèmes.
- Un podcast et pourquoi pas un film, Le Poète et le Spahi, tentative d’évoquer la guerre d’un grand-père qui n’a jamais raconté, grâce aux textes de FJT. Isabelle Sieurin et Arthur Quaranta, les deux auteur·rice·s, en parlent ainsi : En 1943, deux jeunes spahis du 3e RSA, Robert Duhaut, leur grand-père et arrière-grand-père, et F. J. Temple, suivent la même route, de Batna en Algérie aux combats meurtriers de la campagne d’Italie. Temple fera de la guerre une des racines profondes de son écriture. Robert Duhaut, grièvement blessé, n’en parlera jamais. Le documentaire sonore Le Poète et le Spahi explore l’étrange résonance entre ces deux destins : la parole du poète face au silence du soldat. À partir des poèmes de F. J. Temple, d’archives militaires, d’un journal de marche retrouvé dans la famille des auteur·rice·s et des voix de trois générations, le documentaire sonore retracera la traversée de Venafro, Monte Cassino et du front italien, pan mal connu de la Seconde Guerre mondiale, marqué par 170 000 morts. Le Poète et le Spahi : une méditation intime et sensible sur la guerre, un projet de transmission de la mémoire familiale.
![]()



